Sommes-nous à l’aube d’un printemps silencieux?

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Le 21 février 2019, a eu lieu au Domaine Maizerets de Québec une conférence de la Société Provancher présentée dans le cadre de son centenaire. C’est donc devant 35 auditeurs que nos conférenciers Ludivine Quay (Ing.) et Hugo Cayuela (Ph. D.) ont tenté d’expliquer « comment les amphibiens, premiers vertébrés à peupler les continents, sont devenus le groupe de vertébrés le plus menacé du monde ». Depuis qu’ils se sont rencontrés en bordure des mares de France, ce jeune couple d’herpétologistes se « mouille durablement » pour les grenouilles et les salamandres, leurs cousines. Non seulement ils travaillent de préférence quand il pleut, mais ils prennent même leurs vacances en saison de pluie afin de rencontrer le plus d’espèces possible.

Voici donc un résumé de cette conférence.


Sommes-nous à l’aube d’un printemps silencieux?

Dans quelques semaines, ça va commencer à remuer dans la vase du fond des étangs et en forêt parmi les feuilles mortes. Et c’est en chantant que des milliers de grenouilles et de salamandres répondront à l’appel  du printemps et de l’amour! Mais pour combien de temps encore? Car, force est de constater que de nombreuses espèces d’amphibiens ont entamé un tragique déclin de leurs populations partout sur la planète.

Ludivine Quay et Hugo Cayuela : duo de conférenciers sur la menace des amphibiens. Photo : Jean-Luc Desgranges.
Ludivine Quay et Hugo Cayuela, conférenciers, le 21 février 2019, Domaine de Maizerets, Québec. Photo : Jean-Luc Desgranges.

Chez les vertébrés, les amphibiens ont une physiologie et des mœurs uniques, fruits d’une évolution lancée tous azimuts, il y a bien longtemps. Les premières formes apparues au carbonifère étaient habituellement énormes et strictement palustres. Éventuellement, elles ont diminué en taille et ont développé un squelette et des mécanismes respiratoires qui leur ont permis de ramper sur terre, de se soulever pour marcher ou sauter, puis finalement grimper dans la végétation. Seule la capacité de voler semble leur avoir échappé!

De nos jours, on retrouve des espèces d’amphibiens possédant des branchies ou des poumons, mais qui peuvent également respirer par la peau. Certaines entrent en hibernation tandis que d’autres ont plutôt adopté la « cryogénie hiémale ». De plus, leur métamorphose est très complexe, ce qui les rend particulièrement vulnérables à la pollution et au réchauffement du climat. La plupart des espèces ont des formes larvaires munies de branchies et des formes adultes d’allures très différentes dotées de poumons. Mais, il existe une espèce tropicale dont les œufs passent directement de la forme « œuf » à la forme adulte dans une sorte d’incubateur membraneux qui se trouve sur le dos des mâles « gestants ».

Un avenir plutôt sombre pour les amphibiens

L’avenir s’annonce toutefois sombre pour ce groupe animal dont plusieurs représentants sont en voie de disparition, et ce, partout sur la planète et dans tous les biomes où ils se trouvent. Les causes de ce déclin sont nombreuses. En Amérique du Nord, la perte des milieux humides naturels face à une anthropisation croissante — agriculture, déforestation, désertification, etc. — vient au premier rang. Au Québec, la rainette faux-grillon peine à survivre dans le tissu urbain de la grande région de Montréal. En Amérique tropicale, les maladies infectieuses causées par des virus et des champignons sont pointées du doigt. Et en Asie, la consommation humaine excessive de certaines espèces de fortes tailles les conduit actuellement à leur perte. L’Europe n’est pas en reste, l’introduction d’espèces exotiques — telles qu’une écrevisse et la salicaire pourpre — cause des ravages dans les étangs. Partout cependant, le réchauffement climatique est responsable de l’assèchement de nappes d’eau — et par conséquent de la dessiccation des amphibiens — qui en dépendent pour rester humides et se reproduire.

Mais il y a de l’espoir!

Heureusement, le Canada et le Québec ont adopté cinq lois qui devraient, espérons-le, améliorer la situation de nos cinq espèces — parmi 47 présentes au pays et 21 dans la province — d’amphibiens protégées sur notre territoire. Grâce à la science citoyenne et au mouvement environnementaliste, les spécialistes gouvernementaux connaissent de mieux en mieux les espèces menacées, les habitats essentiels et les milieux sensibles qui ont besoin de notre protection. Les Québécois, s’ils le veulent vraiment, sont maintenant à même de contribuer à l’établissement d’aires protégées pour la reproduction et de corridors verts pour permettre la dispersion des amphibiens géniteurs et assurer le maintien de pools génétiques suffisamment diversifiés pour être viables et longévives.

 

Jean-Luc DesGranges, Ph. D.

Chercheur émérite, Environnement Canada

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